Archive - mai, 2009

Les Midinettes de Charles Anastase

Samedi, mai 23rd, 2009

Canastase19Charles Anastase, PE09

Canastase 3Charles Anastase, PE09

Canastase 22Charles Anastase, PE09

Charles Anastase fait partie d’une génération de couturiers pour qui le monde est une immense friperie dans laquelle ils peuvent puiser. Ils ont souvent transité par les Beaux Arts ou tout simplement fréquenté le milieu de l’art contemporain dont ils retiennent les thèmes, une leçon de liberté dans la production de sens et une logique d’approche du costume franchement en rupture avec le milieu traditionnel de la mode. Fortement influencés par le street style, ils mettent en avant la création d’une atmosphère ou plus simplement d’un style par rapport au travail plus traditionnel sur canevas. Le fait d’avoir intégré les notions de multiple ainsi que de multitude les situe à l’opposé du total look. Création ouverte, le styliste donne une impulsion que la rue reprend, adapte et modifie en même temps, ce qui a pour effet de modifier son travail comme son rôle.

Sous le thème de la jeune fille en fleur des temps modernes, Charles Anastase brode un certain nombre de propositions relativement hétéroclites. Contrairement aux derniers défilés, perchées sur leurs sandales à plateau, les filles du créateur sont devenues définitivement moins sages. Ecolières, danseuses, pin-up, vacancières, elles ont chiné leur garde-robe avec pour seul guide leur intuition. Plus ou moins rétro, il y en a pour tous les goûts et tempéraments. Modèles, matières comme silhouettes, passés et présents, se mélangent, les influences se croisent. Plus audacieuses que leurs aînées, chez certaines, on devine un malaise latent dont on se demande l’origine. Est-ce à cause de leur propre désir dont elles n’ont pas encore la maîtrise ou de ce qu’on leur demande d’être? Transparentes et sexy, audacieusement dévergondées, elles sont terriblement charmantes.

Canastase 7Charles Anastase, PE09

Alaïa, Sandales grelots

Jeudi, mai 21st, 2009

Alaïa grelotsAzzedine Alaïa, PE 09

Le rôle principal des magazines de mode est de déceler les tendances de la saison en cours. C’est ce que soutient par ailleurs Frédéric Monneyron dans son livre la « La frivolité essentielle ». Si l’on suit donc la sagesse du papier glacé (la formule n’est pas ironique), l’une des tendances de cet été c’est la mode ethnique, déclinée sous tous ses aspects vestimentaires, mais également pour l’aménagement et la décoration d’intérieur – variation sur Xavier de Maistre, version « le safari chez moi ». On la voit dans le défilé Dior et notamment avec ses statuettes africaines en guise de talons, mais on pense aussi aux magnifiques sandales épicées « spicy » de Louis Vuitton. Mais surtout, il y a les sandales à clochettes d’Azzedine Alaïa. Le python, plus que d’autres, est la peau du reptile par excellence. Il a toujours eu le mérite d’évoquer des contrées lointaines toutes aussi sauvages les unes que les autres. Le couturier d’origine tunisienne a toujours su, en ce qui concerne son travail de créateur, mélanger savamment les influences issues des deux rives de la Méditerranée. Les larges brides des sandales autour des chevilles, munies de grelots typiquement maghrébines, se transforment en un véritable bijou – non ethnique mais authentique. Azzedine Alaïa ne se situe pas dans la recherche d’une forme exotique, mais il nous fait part directement des traditions de ses propres origines dont les clochettes en font retentir l’écho.

Ann Demeulemeester, le diable certainement

Lundi, mai 18th, 2009

Demeulemeester RayéAnn Demeulemeester, PE 2009

L’autre jour, j’étais chez l’Eclaireur lorsque j’ai aperçu ces rayures verticales de Ann Demeulemeester. Elles apparaissent sur plusieurs modèles, mais les écrus et vermillon sont certainement les plus suggestives. Sans pouvoir me donner tout de suite une explication, elles mont fait immédiatement, fait étonnant, penser au diable. Par la suite, lorsque le livre de Michel Pastoureau sur les tissus rayés, « L’Etoffe du diable » (je ne l’avais jamais lu encore) m’est venu à l’esprit, j’ai compris. C’était une réminiscence des temps passés. Il est parfois étonnant de constater, et d’autant plus quand c’est sur soi même, à quel point la signification de symboles, même révolue, reste vivante dans une société donnée. Effectivement, tout au long du Moyen Age une sorte de ségrégation par le vêtement s’était instaurée. On avait pris l’habitude d’habiller un certain nombre d’individus perçus comme maléfiques et donc dangereux pour la société de tissus rayés. Il s’agissait notamment entre autres de toute sorte de condamnés, bâtards, bourreaux, bouffons, jongleurs, prostituées et enfin naturellement des fous. Des individus qui ont transgressé l’ordre social comme les rayures transgressent l’ordre chromatique. Ce qui amplifie l’effet chez Ann Demeulemeester et qui laisse à penser qu’elle agit de manière consciente, c’est définitivement la couleur rousse qui à la même époque était perçue également comme étant d’origine diabolique. Par la suite à l’époque moderne, comme souvent, le code s’est renversé et les rayures sont devenues symbole de pureté et propreté. C’est pour cette raison-là que nous les retrouvons aujourd’hui sur nos sous-vêtements, pyjamas, housses de matelas et autres.

… source vraisemblablement intarissable, Alexander McQueen joue aussi la rayure en l’amplifiant avec les carreaux du manteau d’Arlequin qui, si l’on suit encore les développements de Michel Pastoureau, ont eu en son temps la même signification symbolique.

McQueen RayéAlexander McQueen, AH 2009

Hussein Chalayan, 1995

Vendredi, mai 15th, 2009

chalayanfer1Copyright, V&A, London

chalayanfer2Copyright, V&A, London

Nicosie/Lefkosia, capitale séparée en deux, lieu dans lequel deux cultures se confrontent, l’une turque et musulmane, l’autre grecque et orthodoxe. Les deux racines religieuses se rencontrent dans le travail de Hussein Chalayan au point de se toucher et se superposer. Comme une tangente qui tout en continuant sa course touche le cercle sans jamais le couper.
Les influences de cet ensemble sont multiples. La veste, avec des bandes fixées au dos, est visiblement d’inspiration moyenâgeuse. Période pré-moderne, elle rejoint un âge de la mode mythique, qui nous est connu presque exclusivement à travers des images mais encore plus par sa réélaboration imaginaire, fruit d’une nostalgie romantique d’un âge d’or perdu au XIXe siècle. Le tissu a d’ailleurs subi une procédure de vieillissement aussi artificiel que fallacieux puisque le couturier l’a enfoui dans son jardin avec des résidus de fer qui lui ont conféré sa couleur rougeâtre tout en la couvrant d’une fine couche de poussière de rouille pleine de contraste. En ce qui concerne la robe, elle est formée de deux tissus superposés, le premier immédiatement visible en lin et au-dessous duquel se cache le second, en soie cette fois, perceptible uniquement au bas de la tunique. Sensualité et austérité se touchent. Monacale et pudique, la silhouette à la taille artificiellement rehaussée rappelle en même temps les modèles fastueux du Premier Empire. L’histoire comme les valeurs se télescopent. Parfois d’origine profane, parfois sacrée, les divisons philosophiques comme religieuses – nous semble dire Hussein Chalayan – sont avant tout le fruit d’un récit. N’est-il pas vrai qu’au Moyen Age le costume avait une signification précise qui permettait de différencier les un des autres socialement comme culturellement?  Et si quelque chose comme la vérité révélée ne serait que le fruit de l’imaginaire… Ce qui par contre est bien réel, c’est la souffrance induite par les divisions.

Monogramme

Jeudi, mai 14th, 2009

goyard-logo

Longtemps une exclusivité pour initiés, le monogramme du malletier E. Goyard, fondé en 1853 au tout début du Second Empire, est devenu depuis peu de plus en plus visible. Lorsque l’on se rend au 233 de la rue Saint-Honoré à Paris, on est surpris de découvrir un espace au décor ancien, étonnement familier, d’où émane une forte sensation d’intimité. C’est un espace en dehors du temps, arraché à son inéluctable passage.
Lorsque l’on aperçoit pour la première fois une « goyardine », on est d’abord surpris par la matière. Exquise, d’une légèreté et souplesse extrême, au regard comme au toucher, elle donne l’impression d’un finement froissé qui lui confère en toute décontraction sa grande élégance naturelle. Cet effet est obtenu grâce à une toile de composition complexe, tissage de coton, lin et chanvre, qui est ensuite recouvert de gomme arabique. Ce n’est que par la suite, à la main, que le monogramme à « chevrons » y est posé à l’aide de pochoirs. Formée de chevrons entrecroisés, sa structure produit un effet tridimensionnel dont le côté labyrinthique fait songer aux gravures imaginées par le célèbre artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher. Construction répétitive qui permet l’expérience de l’infini par l’allitération. Et pourquoi pas, métaphore de la mode par l’accumulation du même où la valeur n’est plus exclusivement dans l’unique, mais se retrouve de manière inaltérée dans chacun des éléments identiques. Déclinaison et conséquence de l’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité mécanique. Un ordre des choses typiquement moderne décrit par l’essayiste allemand Walter Benjamin.

Sonia Rykiel, un artiste conceptuel

Dimanche, mai 10th, 2009

L’essor de l’art conceptuel en tant qu’expression artistique à part entière coïncide avec l’ouverture de la première boutique de Sonia Rykiel à Saint-Germain-des-Prés en 1968. Le mouvement conceptuel se donne comme principe de déplacer la valeur artistique de l’œuvre finie vers l’idée. Sol LeWitt résume l’enjeu en affirmant que ce qui compte désormais ce n’est plus la réalisation mais la proposition initiale; à d’autres, s’ils le souhaitent, d’en assurer l’exécution. Assujettissement philosophique, c’est l’art comme cosa mentale de Léonard de Vinci. Comme Marcel Duchamp au début du XXe siècle déjà, cette mise en question de l’objet artistique traditionnel a permis l’ouverture du champ artistique à une panoplie de nouvelles formes d’expression.

Le travail de Sonia Rykiel participe à une nouvelle vague de libération du corps de la femme en développant un certain nombre de concepts dont le plus célèbre est sans doute la « démode ». Aussi, a-t-elle mis en place, décliné au fil des collections, un vocabulaire esthétique composé de rayures, strass, dentelle, couleur noire, ainsi que de mots imprimés. Le recours au verbe directement posé sur les vêtements, ou par le biais des nombreux ouvrages qu’elle a publiés en parallèle à son travail de créatrice, la rapprochent directement de la pratique de certains artistes conceptuels. Sensible à la cause des femmes, dans un monde dominé par des hommes qui ne leur ont pas encore fait toute leur place, elle a dessiné dans ses débuts, des pantalons avec des poches sur le devant dans lesquelles elles pouvaient cacher, selon ses propres mots, leurs poings fermés. D’autre part, elle a remis au goût du jour les pulls tricotés, autrefois occupation de la femme au foyer par excellence, en réduisant leur longueur ainsi que leur la taille pour mieux mettre en valeur le corps et les courbes de celles qui les portent. De manière plus générale, il est possible de tisser des parallèles entre la conception que se fait Sonia Rykiel de la femme et la démarche artistique suivie par l’art conceptuel en tant que tel. Chaque femme doit être libre de choisir son identité féminine. Le rôle des vêtements n’est pas de fournir un modèle tout fait dans lequel on se glisserait, mais au contraire, ils doivent être au service de cette identité pour mieux la mettre en valeur. Le créateur ne fait que fournir un concept, à chacune le soin de le faire vivre en leur donnant un aboutissement individuel. La mode Rykiel devient un outil qui permet à celle qui la porte de mieux se réaliser. Grâce au concept de « démode », la femme est libérée de la tyrannie des tendances et de la rupture qui l’oblige à s’adapter à chaque saison. Libre de son expression, la femme Rykiel évolue en harmonie avec ses vêtements ainsi qu’avec le temps qui passe. Avec l’ensemble de son œuvre, Sonia Rykiel a participé à la formation d’un éclectisme du goût et des styles à proprement parler contemporains qui laissent une large part à l’expression personnelle.

De manière plus générale, on peut dire que depuis l’ère du prêt-à-porter généralisé (courant années 60) le fonctionnement même des maisons de couture a quelque chose de conceptuel et notamment via le « made in… ». La maison élabore un modèle initial, choisit le tissu, mais la réalisation finale de la série est confiée aux soins d’une usine textile située le plus souvent à l’étranger. Le fait de faire produire un vêtement par un tiers ne change rien à la proposition d’origine. Cette séparation entre artistique et technique correspond exactement à la dialectique de l’art conceptuel entre idée et exécution. Encore une fois, la mode, comme l’art, cueille l’air du temps en la traduisant dans son propre langage.

La SNCF fait son style

Mardi, mai 5th, 2009

tgvpub

Dans le passé, à plusieurs reprises déjà, la SNCF a eu recours à la mode pour ses campagnes publicitaires. Cette fois-ci, elle a choisi de s’inspirer, non sans humour, d’un certain nombre de photos faites par l’artiste contemporain Douglas Gordon et qui jouent sur le contraste entre les escarpins et un carrelage à motifs arabesques à l’air vieillot. Issues d’une série dédiée aux talons hauts, elles avaient été publiées dans le numéro 20 de la revue « Stiletto » ainsi qu’à l’occasion de l’exposition « Obssesions by Stiletto » à la Maison Européenne de la Photographie.
Deux passager anonymes, un homme et une femme, sont assis – peut-être – dans un café de gare à l’air vielle France en province. Le ticket plié en quatre sert de cale à la table bancale. Inhabituel comme inattendu à cet endroit, l’oeil s’accroche. Mais que font-ils là, qui sont-ils, que se disent-ils? Le TGV est devenu définitivement un lieu branché dans lequel le luxe peut s’exprimer. Mieux que tout autre vêtement, les escarpins expriment des denrées rares liées à l’agrément et à la douceur de vivre comme le chic, la festivité, le bonheur, l’insouciance, la volupté, le sexe… C’est au fond toutes ces sensations que le fameux panneau à l’escarpin barré essai de dominer et qui a donné au jeune Christian Louboutin l’envie de créer des souliers. De fait, le bonheur a longtemps fait peur en occident.

La terre promise

Samedi, mai 2nd, 2009

rossi13cm
Gianvito Rossi, PE 09 (GE 2073)

Devant cet escarpin rouge rubissol, on songe aux paroles prononcées par le Christ dans l’évangile selon Saint Mathieu (22.14), « beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ». Certains possèdent la grâce et d’autres tout simplement pas, car très vite il apparait comme évident qu’il se dessine une fracture métaphysique, un clivage existentiel, une distinction vitale entre celles et ceux qui pensent la possession de ces souliers comme essentielle et celles et ceux qui la pensent accessoire. Nombreux ont le regard attiré par la ligne inhabituelle, mais peu franchiront le pas de la boutique de la rue du Mont Thabor en prenant le temps de se poser et comprendre, connecter des pensées dispersées pour assister à la transfiguration.
Adepte des hauteures plus modestes, Gianvito Rossi,en proposant un modèle muni d’un talon de 13 centimètres, a voulu pousser la cambrure du pied vers son point de basculement en fleurtant avec les limites de la portabilité. Simple et sans fioriture, tout est fait pour ne garder que l’essentiel.Expérience du destin, carrefour d’une vie, moment de grâce où tout peut basculer dans un sens comme dans l’autre. Les limites atteignent leur point d’incandescence et deviennent tangibles; des grands instants de vérité où la chair devient esprit.

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