Archive - janvier, 2009

Souliers, nylon, etc.

Samedi, janvier 31st, 2009

081121121459Photo Sandrine Quiska pour Palace Costes.

Souliers Pierre Hardy, lingerie Huit, sac Chanel, collants Dior

L’édition de « Madame Figaro » de cette semaine (31 janvier) est largement dédiée aux souliers, grande source d’obsession et de plaisir pour un certain nombre d’hommes comme de femmes éclairés. Un des articles, en paraphrasant Buñuel, décrit le stiletto « comme un obscur objet du désir ». Dans le même article, Christian Louboutin dit à juste titre que certains souliers plus que d’habiller, dévêtissent. En effet, il s’agit de déshabiller au-delà de la nudité pour déchirer le rideau d’une réalité unidimensionnelle de l’apparence.
A partir du moment où l’on décide de mettre des talons hauts, on entre inévitablement dans un rapport de soumission/séduction. On impose au corps, par volonté et force, une géométrie. Au fond, un talon n’est pas très loin du bondage, les effets en sont les mêmes. Une contrainte qui sert à rendre au corps une présence plus intense – surréelle. Pour pouvoir décrire cette métaphysique du sensuel, cette sublimation du corps, il faudrait retrouver la langue des Pères de l’église ou des théologiens français du XVIIe siècle. Certains profanes sont tentés de recourir immédiatement à la notion de fétichiste, mais en réalité on est ici à l’opposé. Il ne s’agit pas d’une attirance vers un objet en tant que tel, mais l’objet est le moyen pour atteindre autre chose. Aucune symbolique, aucune signification dans la chose, tout se concentre vers le corps de la femme. La photographe Sandrine Quiska rend bien compte de cette dialectique dans un certain nombre d’autoportraits qu’elle a réalisés – accessibles sur son site ou dans le numéro 21 de décembre de la revue « Palace Costes », par exemple. Escarpins, sous-vêtements, bas, etc. n’ont d’utilité qu’en tant que catalyseur de la féminité. Une mise en valeur hautement culturelle de la femme et de son identité dans un jeu social extrêmement fragile qui n’admet aucuns faux pas. C’est le corps qui est mis au centre du désir. Une liberté pour mieux jouir de soi.

Luxe

Vendredi, janvier 30th, 2009

La mode est souvent mise en relation avec la notion de luxe. Le terme luxe est fortement malchanceux par l’ambiguïté qu’il véhicule et qu’il reverse sur l’art du vêtement. Le mot français luxe ne provient pas comme on pourrait le croire du latin (du Moyen Age) « luxuria », qui désigne un des sept péchés capitaux, mais de « luxus », ce qui signifie splendeur ou faste. Le fait que les deux notions ne soient pas entièrement séparées l’une de l’autre a pour effet que derrière le luxe les « dévots » font immédiatement pointer le « péché ». Tout excès superflu serait condamnable – des notions hautement élastiques que tout à chacun peut interpréter à sa guise. Dans toutes les périodes de crise, ce sont les mêmes propos qui resurgissent, celle actuelle ne fait pas exception. D’une extrême valeur dans les sociétés anciennes, le tissu a été la beauté par excellence avec laquelle on recouvrait le corps pour l’orner. Avant la coupe et le modèle, le tissu représente une beauté première qui grandit et anoblit ceux qui savent la reconnaître (les artistes de l’Arte povera l’avaient bien perçu). En vérité, il y a des gens sensibles à la beauté et il y a des « bigots » ou des imbéciles, ce sont les mêmes.

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Art du contemporain

Dimanche, janvier 25th, 2009

Aujourd’hui, de nombreuses créations contemporaines, diffuses et parfois dématérialisées, se donnent pour finalité d’être partout. Insérées dans la texture et dans le contexte social, comme un langage, elles décrivent, expriment, commentent le monde d’aujourd’hui. Des attitudes qui deviennent forme (1). Dans un telle configuration, tout le monde peut être appelé à être un artiste. Artiste de sa propre vie d’abord, mais plus précisément, le créateur se limite à formuler une proposition initiale et c’est le spectateur/récepteur qui fait aboutir l’œuvre. Un mouvement premier qui provoque un infini de possibles aussi vastes que les individualités.
Si l’on part donc du constat que tout objet ou situation peut être une œuvre d’art, alors l’art contemporain par excellence, c’est la mode. Le couturier ne fait qu’une proposition initiale, toute pièce dépend de celui qui la porte. En combinant différents vêtements, en s’habillant, on exprime un potentiel créatif infini et un goût qui nous décrit en tant qu’individu mais aussi en tant que société. Cette création et créativité est à tout moment parmi nous. Victoria Beckham disait que pour elle, s’habiller le matin lui demandait autant d’efforts et de dextérité qu’à son mari pour faire un but. Tout compte fait, la mode a toujours été un art et en même temps elle produit le monde contemporain dans son concept.

(1) Célèbre titre d’une exposition de Harald Szeemann en 1969.

Marc Jacobs, PE 08

Samedi, janvier 24th, 2009

jacobs_talon_renverse

Pour venir se poser à même de la semelle, le talon subit une double torsion. Tourné de 180° sur son axe vertical, il est ensuite couché à 90°, en subissant de plus un racourcissement. Cette virevolte a permis de dégager entièrement l’espace sous-jacent au talon en le faisant surplomber dans le vide béant. Improbable silhouette, l’escarpin marie à la perfection les contradictions ; de conception plutôt espiègle, il reste malgré tout extrêmement élégant. Selon l’habitude du créateur, le modèle est décliné en différents coloris.

« La manie de la villégiature »

Jeudi, janvier 22nd, 2009

schiap_chapeauCopyright The Metropolitan Museum of Art, NY

Dans la pièce de Goldoni (Acte 1, Scène X), Filippo, un vieux bourgeois, se moque des modes qui changent tous les ans, en disant qu’au fil du temps, il aurait vu défiler tous les modèles possibles de chapeaux. Il finit par en conclure que bientôt les femmes finiront par se mettre une chaussure sur la tête. Certainement, il ne croyait pas si bien dire. Ce fut chose faite en hiver 1937/38, c’est-à-dire cent soixante-six ans plus tard. Elsa Schiaparelli, proche des surréalistes, créa la célèbre chaussure-chapeau en feutre avec la collaboration de Salvador Dalì.

Moschino, 1988

Lundi, janvier 19th, 2009

moschino_soutifCopyright V&A London

Le soutien-gorge, sous-vêtement féminin par excellence, a été utilisé de manière détournée par de nombreux couturiers. Du statut de vêtement intime et caché, il devient visible. Franco Moschino nous donne sa vision en habit de soirée. La robe est réduite à son essentiel, un bustier et sa répétition. La couleur en est tout à fait absente. Comme un ready-made duchampien, le soutien-gorge renversé, dépossédé de sa fonction, ne devient que forme, à laquelle est donnée une nouvelle fonction. Désormais, il ne sert plus à couvrir et soutenir le sein, mais son accumulation vient à former une jupe cloche dont le contour est dicté par la forme de son ancienne fonction. Approximation de la réutilisation. Alors qu’ici la taille fait office de miroir, le visible n’arrive pas à contenir tout le sens. Le reflet est partiel, le récit originel est perdu. Dans le bas, les bonnets sont vides et privés de chair. La couture donne naissance à des formes qui véhiculent du sens et qu’il nous est donné de lire. Car, comme disait Paul Valery: « Et tout le reste est littérature ».

Andreotti, 1978

Dimanche, janvier 18th, 2009

andreotti

La silhouette de l’inoxydable Giulio Andreotti est déjà une icône de la politique italienne d’après guerre. Son apparition est à même de permettre toutes les spéculations. Si le corps représente le devenir du costume qui ouvre vers sa forme définitive, on peut dire que, dans sa singularité, le septuple Président du conseil en est un emblème. Andreotti serait-il aussi une icône de la mode? Il est de ceux qui peuvent prétendre incarner la part maudite d’une culture de l’apparence en refusant de plier devant ses lois. Comme une hypothèse irréductible, malgré la volonté de l’extraire des catégories du visible, par le vide que cette ablation crée, elle n’est rendue que plus présente. La singularité, en permettant l’intelligence, et malgré les conformismes qui tendent à la supprimer, nous libère collectivement.

Le style des politiques

Samedi, janvier 17th, 2009

berlusconi_bandana1gwbushsarko_talonette

L’habillement des hommes politiques est une question très sensible. On se souvient des critiques qui ont fusé contre Rachida Dati et son goût marqué pour les créateurs. Contrairement à autrefois, l’opinion publique n’admet plus les excès. Bien que la politique soit un grand art du paraître, et parce qu’il s’agit de représentants,  il ne faut pas que cela se remarque trop. On exige d’eux une modération dans leurs choix. Pourtant, pour des raisons qui restent souvent obscures, ils se permettent parfois quelques frasques et excentricités…

Alexander Wang

Jeudi, janvier 15th, 2009

wang2Alexander Wang AH 08

wang3Alexander Wang AH 08

On peut être sensible ou non au travail du très jeune couturier américain, né à San Francisco, il exprime nonobstant une vérité. La mode est depuis toujours un phénomène largement urbain et Alexander Wang est fasciné par cette urbanité. Sa référence est sans doute plutôt la métropole américaine qui se caractérise par un grand mélange d’influences et de présences ainsi qu’une importante culture de la rue, alors que les villes européennes restent malgré tout plutôt marquées par leur héritage historique forcément plus couture. C’est dans les centres urbains, où au fil de hasards plus ou moins contrôlés, que les styles vestimentaires se forment et s’observent. Un univers dans lequel, malgré la présence continue de créateurs de mode sur tous les supports, leur influence, on peut le regretter, reste inversement proportionnelle. La mode est fantasmatique. D’où l’idée de renverser la marche. Au lieu de vouloir injecter une forme, pourquoi ne pas s’inspirer de ce qui se fait dans la rue pour ensuite nourrir un style. Le travail d’Alexander Wang, c’est du « street wear » dans lequel on aurait ajouté un zest de couture. Un travail plus organique que synthétique, une sorte de « soft couture » qui, au lieu d’aller contre la rue, l’accompagne.

Reste à résoudre la question de savoir si c’est la rue qui inspire les couturiers ou le contraire. Question qui est devenue centrale depuis les années 60. Avant, elle ne se posait que de manière marginale. Il est évident que certains couturiers sont plus habités par cette question que d’autres. Mais aussi, comment s’articule précisément le lien entre rue et mode et quel rôle joue le créateur dans cette dialectique?
Le rôle des couturiers est de créer des modèles qui par imitation irriguent la vie quotidienne. Mais désormais, on ne peut plus dire qu’ils soient les seuls à en créer, la rue en crée aussi (Hippy, Rock, Punk, etc.). Malgré ces créations spontanées, il faut la médiation des couturiers pour qu’ils deviennent des modèles accessibles et intelligibles pour tous et non pas seulement l’expression d’une minorité. La rue peut élaborer des propositions, mais c’est la réélaboration par les professionnels de la mode qui en fait une forme. Le degré de collaboration entre les deux sphères peut prendre différentes formes et peut se jouer à différents degrés, reste que créer des vêtements c’est penser.

« Gertrude (Le Cri) »

Dimanche, janvier 11th, 2009

La pièce de Howard Barker, dramaturge d’origine anglaise, qui se joue en ce moment au Théâtre de l’Odéon à Paris, traite beaucoup du vêtement féminin et de la manière dont celui-ci travaille le désir des hommes. Alors que Gertrude entre en scène avec une jupe très courte, son fils (Hamlet) lui reproche de s’habiller de la sorte quelques semaines seulement après la mort de son époux et père. Au contraire, sa belle-mère (Isola) s’écria lorsqu’elle l’aperçoit, qu’elle est très « sexe » tout en ajoutant que cet effet n’est pas produit par la jupe mais par le corps de Gertrude. C’est une remarque très judicieuse et l’effet d’une fine observation dans tous les sens du terme. Effectivement, ce sont les corps qui habitent les vêtements et non le contraire. Lorsque l’on est frappé par un vêtement, ont l’est avant tout par la manière dont il est porté et donc par la personne qui le porte. Ce qui fait scandale, ce n’est pas le vêtement mais le « corps-chair ». Et certains, au lieu de l’habiller, le dénudent d’avantage en le rendant au visible; fine interaction. Sociologie de la mode et chimie de l’attirance.

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